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Apprendre

Apprendre

Je retranscris des extraits (pages 85 à 94) des écrits de Jean-Pierre Lepri dans La fin de l’éducation ? Commencements… qui relatent ce que j’ai observé en moi et que je trouve écrits de telle sorte que je ne ressens pas l’utilité d’en élaborer d’autres.

Apprendre, c’est vivre… et inversement

 

[…]

Qu’est-ce qu’apprendre ? C’est bien sûr, « prendre avec soi », « incorporer » en quelque sorte. Mais autour de cette définition sommaire, voici quelques réflexion, complémentaires inspirées par l’expérience de l’apprendre.

1- Longtemps, j’ai pensé qu’enseigner et apprendre étaient les deux faces d’une même médaille. Qu’on ne pouvait pas apprendre sans être enseigné et qu’on enseignait pour faire apprendre — ou pour aider à faire apprendre. Que ce qui devait être appris devait être enseigné et que ce qui était enseigné était destiné à être appris. C’est d’ailleurs sur ce postulats que se fondent toutes les éducations, dans le monde et à travers l’histoire.
Or, il s’agit pourtant d’opérations distinctes. J’ai appris bien des choses qui ne m’ont pas été enseignées. Et, sans doute, beaucoup plus de choses enseignées, même plusieurs fois, n’ont pas été apprises. On peut être enseigné et ne pas apprendre, comme on peut apprendre sans être enseigné. La première remarque, à l’encontre de ma représentation initiale, est que

Apprendre est un acte distinct de celui d’enseigner.

2- Les apprentissages ne sont pas proportionnels ou reliés nécessairement aux efforts d’enseignement. Il n’existe pas de relation univoque et permanente entre l’apprendre et l’enseignement. Je peux apprendre beaucoup avec très peu d’enseignement, voire pas du tout — et n’apprendre rien ou peu d’une profusion de moyens d’enseignement.
Apprendre est indépendant de l’enseignement.

3- « Les enfants apprennent par le sens des choses qu’ils veulent comprendre. Ils sont « informavores ». Ils se nourrissent de connaissances. » J’apprends ce qui a du sens pour moi. Alors que « le statut légal de l’éducateur est de moraliser et de s’interposer d’autorité entre moi et quoi que j’aie envie d’apprendre» .

4- Pendant le processus d’apprendre, je peux être aidé ou, à l’inverse, être perturbé, voire en être empêché par des activités d’enseignements. Il y aurait même, selon certains, une relation inverse entre l’acte d’enseigner et celui d’apprendre : « Plus le maître enseigne, moins l’élève apprend » […] L’enseignement peut être un obstacle à l’apprendre et cela n’a pas à voir avec les « qualités » de l’enseignement ou de l’enseignant. […]

5- Apprendre est innée. C’est une fonction naturelle, comme le sont respirer, digérer… Je ne peux pas ne pas apprendre, comme je ne peux pas ne pas respirer ou ne pas écouter. Si, dés la naissance, je n’apprends pas les « gestes » de ma survie dans le milieu où je nais, je ne survis précisément pas. […]. J’apprends à chaque instant, c’est-à-dire que je me comporte, spontanément et inconsciemment , à chaque minute nouvelle et originale, avec le prisme de la mémoire de mes expériences précédentes, de manières à « survivre » (au sens large du terme) dans cette nouvelle situation. […] . Apprendre ne s’apprend pas. Mêmes dans les méthodes qui se proposent de me faire « apprendre, à apprendre », le premier apprendre de l’expression, sous-entend cette faculté première d’apprendre — celle qui est là, naturellement ; sinon qui m’apprendra cet apprendre ?
Apprendre est un instinct, permanent, lié à la vie même.

6- […] Nul ne peut (m’)empêcher d’apprendre — mis, comme on peut perturber ma respiration, on peut perturber mon apprendre (ce que fait l’éducation).
Apprendre est inévitable et gratuit.
On ne peut m’empêcher d’apprendre.

7- […] Apprendre est illimitée.

8- Apprendre, c’est entrevoir un obstacle pour ensuite le franchir. Ce qui fait difficulté, dans un premier temps, me devient, lorsque j’ai appris, familier, voire invisible. Ce que j’ai appris n’existe pas sans moi, j’en suis indissociable et indissocié. Il n’existe d’ailleurs aucun savoir qui se promènerait tout seul, autonome, sans un être humain qui le porte. Même les connaissances dans des livres ou dans des films ne sont pas sans lecteur ou spectateur. Sans lui, ce ne sont que papier encré, bobines de celluloïd ou marques sur un disque dur. Quand j’ai appris, je ne fais qu’un avec mon savoir, avec ma compétence. Littéralement, je « fais corps » avec ce que j’ai appris : l’écrivain a ainsi incorporé les mots, le menuisier le bois…
Apprendre, c’est incorporer.

9- J’apprends seul : personne ne peut apprendre pour moi, à ma place. Mais si j’étais tout seul, je n’apprendrais pas grand-chose — si ce n’est à vivre tout seul. […] J’apprends de mon environnement, dans ma mission vitale et réflexe d’y survivre. […].
J’apprends seul, mais des autres et du monde.

10- Apprendre à faire quelque chose que je ne sais pas faire, c’est faire cette chose que précisément je ne sais pas faire. Je n’ai pas d’autre voie […]. Je dois faire ce que je ne sais pas encore faire pour apprendre à le faire. Alors que mon attitude de pédagogue me conduit le plus souvent à simplifier, à simuler, voire à dire comme cette « bonne » maman : « tu iras à la piscine lorsque tu sauras nager » […]
Apprendre, c’est faire (mal) ce que je ne sais pas encore faire.

11- Je ne vois rien du processus même d’apprendre. Je vois lorsque j’ai appris, mais je ne vois pas ce qui se passe quand je suis en train d’apprendre. En fait, le processus commence dès que je rencontre quelque chose de nouveau pour moi que je ne sais pas encore comment « traiter » — ce qui suppose que ce nouveau a aussi une signification pour moi. Tout ce que je peux observer, c’est que quelqu’un (ou moi-même) a appris. Mais je ne peux dire qu’il n’apprend pas ou n’est pas en train d’apprendre — quelles que soient ses prestations, « piteuses » ou « réussies ». […]
Apprendre est invisible.

12- Si j’attends d’être prêt pour apprendre, je ne serai jamais prêt. Il me faut donc incorporer (cf. 8, ci-dessus) un obstacle qui , pour pouvoir l’être, ne doit m’être ni écrasant, ni inconsistant. Chacun n’apprend pas la même chose devant le même obstacle, bien que j’apprenne de quoi que ce soit (puisqu’apprendre est permanent). J’apprends mieux et plus toutefis lorsque l’obstacle se situe dans la zone prochaine de développement : ni trop éloigné, ni trop proche de mon état actuel. Au-delà, je suis « écrasé » et que je ne dois pas encore m’y frotter, dans l’état actuel de ma compétence. En deçà, je sais déjà et je n’apprends rien de plus — sinon qu’il me vaut mieux éviter ce genre d’activité sans intérêt pour moi. D’ailleurs, une activité ni trop difficile ni trop simple pour moi m’attire spontanément — sans nécessité d’un maître qui saurait, mieux que moi, m’y conduire.
J’apprends lorsque j’apprends entre dans ma zone prochaine de développement.

13- Je n’apprends que si j’ai conscience d’avoir quelque chose à apprendre. Si je ne l’ai pas, les événements se chargeront probablement de me le dire. Cette conscience semble un préalable nécessaire, qu’elle qu’en soit son origine. Mon cheminement dans l’apprendre passe par quatre stades où je suis successivement :

inconsciemment incompétent,
consciemment incompétent,
consciemment compétent,
inconsciemment compétent (l’incorporation)

Donc, la prise de conscience — stade 2 — est la clé de l’apprendre. Tout ce que je pourrai faire en sa faveur sera déterminant dans la suite logique du processus. C’est même, sans doute, le seul point à propos duquel une influence extérieure pourrait avoir su sens. Cette « conscience » peut être claire et explicite ou cachée et implicite, paradoxalement « inconsciente » en quelque sorte. Si non, pourquoi apprendrais-je ?
La « conscience » même diffuse, que j’ai quelque chose à apprendre est la clé de mon apprendre.

14- J’ai longtemps cru qu’apprendre était ajouter, augmenter, des connaissances, des compétences ou des… (peu importe quoi). La majorité des systèmes sociaux et personnels sont construits sur ce postulats, surtout les systèmes dits d’éducation. C’est même leur fondement : un empilement « progressif » de nouvelles connaissances. Pourtant, je trouve rapidement évident, familier, naturel, ce que j’ai appris, comme si cela existait depuis toujours. Et effectivement, cela existait avant que je ne le découvre, cela était déjà là. Apprendre n’a donc été, pour moi, que dé-couvrir ce qui était couvert ou recouvert pour d’autres ou peut-être pas encore. Je n’ai fait que voir ce qui était déjà là. Quelle tranquillité ! Si j’avais une intention à propos de quelqu’un, je sais qu’il ne peut pas ne pas voir, un jour, ce qui est déjà là — pourvu qu’il y soit, bien sur. Chacun voit ce qu’il « peut » voir — ce « pouvoir » étant le résultat d’une histoire personnelle dans un milieu social particulier. Apprendre, c’est donc dé-voiler, c’est dé-couvrir : enlever le voile qui masque, enlever ce qui couvre, ce qui empêche de voir.
Apprendre, c’est voir ce qui était déjà là et que je ne voyais pas encore.

15- J’éprouve une sensation de bien-être quand j’apprends. Apprendre comporte sa propre « gratification » endogène —[…]. Je ressens, en effet, du plaisir à apprendre : aucune autre récompense ne m’est nécessaire. Les neurologues confirment que lors de l’activité d’apprentissage, il y a production de dopamine et de sérotonine — lesquelles, associées, sont bien les neurotransmetteurs d’une tonalité euphorique. A tel point qu’on les testerait même comme de possibles accélérateurs d’apprentissages.
Apprendre (en soi) m’est un plaisir.

Apprendre est donc un acte inné, autonome, permanent et plaisant, pour tout être humain.

[…]




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L’âgisme ce sont les discriminations et rapports de pouvoirs légitimés par l’âge.

LABORDAGE, revue critique de l’âgisme

 

 




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